Haïtianaute

Les Dix Hommes Noirs d'Etzer Vilaire


Les Dix Hommes Noirs
(Etzer Vilaire, 1901)

I

Dix hommes noirs, dans l’ombre de la nuit,
Dix hommes noirs marchaient dans le réduit,
Sous la voûte des cieux que nul astre n’éclaire,
Vers un destin fatal, sombre et solitaire.
Leur pas était muet, leur cœur lourd de silence,
Et dans leurs yeux brillait une étrange espérance.
Ils allaient, enchaînés, par un lien de fer,
Comme des bêtes traquées au fond d’un enfer.

II

Dix hommes noirs, fils de la servitude,
Dix hommes noirs, proscrits par l’habitude,
Leur crime fut d’aimer la lumière du jour,
De vouloir respirer l’air libre à leur tour.
Ils avaient fui la chaîne, le fouet, la misère,
Rêvant d’un horizon plus doux que la pierre.
Mais la loi les reprit, cruelle et sans merci,
Et les voua au gibet, au suprême défi.

III

Dix hommes noirs devant la potence sombre,
Dix hommes noirs debout dans la nuit qui sombre,
Le bourreau, froid, muet, ajustait le cordon,
Et la foule grondait son rauque frisson.
Ils regardaient la mort sans plier le genou,
Leur âme libre encore, leur front calme et doux.
Et dans un dernier cri, vibrant comme un tonnerre,
Ils lancèrent au vent leur adieu à la terre.

IV

Dix hommes noirs pendus au bois infamant,
Dix hommes noirs, martyrs d’un jour sanglant,
Leur sang coula muet sur la glèbe aride,
Et la nuit les couvrit d’un voile livide.
Mais leur esprit plana sur les champs endormis,
Semant dans l’ombre un germe à jamais permis :
La liberté, promise aux races futures,
Fleurit dans les combats et les dures tortures.

V

Dix hommes noirs, ô spectres vénérés,
Dix hommes noirs, aux noms déshonorés,
Votre supplice éclaire un peuple qui s’éveille,
Et dans vos fers brisés luit une merveille.
Car de votre agonie un grand peuple est né,
Et sur vos os blanchis le droit s’est couronné.
Haïti vous pleure, Haïti vous honore,
Vous, les premiers flambeaux de sa libre aurore.
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